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Comment les criminels manipulent les marchés de cryptomonnaies ?

Par Nir Kshetri
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Now you see it, now you don’t. Syda Productions/Shutterstock.com
Nir Kshetri, Université de la Caroline du Nord – Greensboro

Les cryptomonnaies telles que le Bitcoin sont basées sur des systèmes qui sont supposés, de par leur nature, être protégés contre la fraude. Néanmoins, le Ministère de la Justice américaine (DOJ) a ouvert une enquête criminelle concernant la manipulation des prix du Bitcoin. Comment ce type d’activité peut-il être possible ?

Pour avoir effectué des recherches sur la blockchain et les cryptomonnaies depuis les trois dernières années, je sais que les systèmes de blockchain ont des propriétés de sécurité et d’immutabilité. Par exemple, si je vous envoie un certain nombre de Bitcoins, et que cette transaction est enregistrée dans le registre de la blockchain, je ne pourrai pas forcer le système à me rendre mes Bitcoins. La technologie en elle-même empêche l’annulation de cette transaction.

Mais ceci est seulement vrai si la transaction est effectuée au sein même du système. Il existe d’autres éléments dans la technologie entourant les cryptomonnaies qui rendent les fraudes plus faciles.

Trader les Bitcoins comme des actions

Parmi les problèmes sur lesquels le département de la justice enquête, certains semblent être apparus parce que les enthousiastes Bitcoin ne traitent pas les cryptomonnaies comme un moyen de paiement tel que le dollar. À la place, ils se comportent comme si les Bitcoins étaient des actifs spéculatifs, comme des actions ou des obligations. Ils placent donc des ordres à l’avance pour acheter des Bitcoins afin de compléter la transaction plus tard dans le temps. Ainsi, un type de fraude qui est actuellement étudié est appelé « spoofing », ce qui constitue à placer un ordre d’achat, mais à ensuite l’annuler avant que la transaction ne soit finalisée, souvent même sans avoir à payer de frais de service. Cela fait en sorte qu’il semble y avoir plus de demandes pour le Bitcoin qu’il n’y en a réellement, faisant ainsi augmenter la valeur du Bitcoin.

Ce type de manipulation est possible avec pratiquement n’importe quel type d’actif. Le Bitcoin y est plus susceptible que les actions ou les obligations, car très peu de personnes possèdent un très grand nombre de Bitcoins. Les 1000 plus gros comptes de Bitcoins cumulent ensemble 40% de tous les Bitcoins qui existent, incluant presque 20% détenus dans une centaine de comptes seulement.

La plupart des gens qui détiennent un grand nombre de Bitcoins sont dans la communauté crypto depuis plusieurs années et se connaissent entre eux. Ils peuvent coordonner leurs actions pour faire monter ou descendre les prix, et comme il n’existe pas de réelle réglementation entourant les marchés cryptos, cela n’est peut-être même pas illégal en soi.

Il y a moins de protection pour le trading des cryptomonnaies, en partie parce que cela est relativement nouveau. Par exemple, une extrême volatilité du marché boursier aurait pour effet de faire sauter les « disjoncteurs » aux États-Unis, paralysant ainsi les négociations et réinitialisant les cours pour limiter les pertes des investisseurs. Les marchés de cryptomonnaies n’offrent pas de tels mécanismes de protection.

Exploiter l’anonymat

Un autre type de fraude sur lequel le département de la justice enquête est appelé le « wash trading » (transactions fictives), une manœuvre où une personne met en place un ordre légitime d’achat et de vente, mais exécute en vérité la transaction avec elle-même. Ceci a pour effet de faire croire qu’il y a plus d’activité au sein du marché qu’il n’y en a réellement, augmentant ainsi artificiellement la demande et la valeur.

Quiconque peut se créer autant de comptes de cryptomonnaies qu’il le souhaite. Et beaucoup de systèmes basés sur la blockchain gardent confidentielle l’identité de ses utilisateurs. Les transactions en elles-mêmes, lorsqu’elles sont passées, sont enregistrées et consultables publiquement, mais les comptes impliqués ne sont identifiés que par leurs adresses Bitcoin, qui sont de longs codes alphanumériques tels que « 1ExAmpLe0FaBiTco1NADr3sSV5tsGaMF6hd ».

Cette part d’anonymat rend la preuve des transactions fictives très difficile à effectuer et accentue le défi des forces de l’ordre à identifier et attraper les fraudeurs. Lors d’une audience au Congrès américain en juin 2017, un ancien procureur fédéral a mentionné une enquête sur les cryptomonnaies ayant exposé un compte créé par une personne se nommant « Mickey Mouse » et demeurant au « 123 rue Main Street ».

Renforcer la surveillance

Quelques pays ont commencé à réglementer les marchés des cryptomonnaies, soit sous des lois existantes, ou en en créant de nouvelles. En 2015, par exemple, une enquête fédérale a révélé que la compagnie de cryptomonnaie américaine Ripple Labs, ne s’était pas conformée aux lois anti-blanchiment d’argent, et les règles entourant l’identification de ses clients n’avaient pas été respectées.

En mai 2018, 40 juridictions incluant des états américains, des provinces canadiennes, et des législateurs nationaux des deux pays ont lancé une enquête formelle appelée « Opération Cryptosweep », afin de réprimer les manœuvres frauduleuses dans les transactions de cryptomonnaies. Ils ont ouvert plus de 70 enquêtes et donné des avertissements à environ 35 compagnies qui enfreindraient potentiellement les lois sur les valeurs mobilières.

La majorité des transactions en cryptomonnaie, cependant, se font dans des pays avec très peu de réglementation ou un manque d’application des lois. Par exemple, du début 2014 jusqu’au début 2017, environ 90% des transactions en Bitcoin ont été effectuées au sein de plateformes d’échanges chinoises. On sait au minimum que quelques unes de ces places de marché ont faussement gonflé les volumes des transactions afin d’attirer de nouveaux clients. La Chine a depuis censuré toute activité de négociation en ligne des cryptomonnaies, mais les utilisateurs arrivent à trouver des failles.

Les problèmes vont probablement apparaître au sein d’autres pays où de solides réglementations font défaut, d’où l’importance d’une coopération internationale dans ce type d’enquête. Les cryptomonnaies sont un phénomène global, et les nations du monde, spécialement celles où il y a beaucoup de transactions, devront travailler ensemble pour protéger les consommateurs.

Nir Kshetri, Professeur en Gestion, Université de la Caroline du Nord – Greensboro.

Cet article a été initialement publié sur The Conversation. Lire l'article original.

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